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ACTUALITES

Chassés du paradis

Pour la plupart des expats, le retour aux Pays-Bas est difficile à vivre. Une période particulière dans leur vie active arrive à son terme. Et c’est encore deux fois plus difficile si le travail à l’étranger finit brusquement, comme aujourd’hui en raison de la crise économique.

En octobre 2008, Marieke Kolthof, directeur marketing de LEX EXPATspecialist, bureau de recrutement et de sélection pour expats, a fait encore un voyage d’affaires à Singapour et à Pékin. Elle en est revenue avec un portefeuille plein d’offres d’emploi dans ces pays. Vers Noël, il y avait un certain nombre de ces offres d’emploi ‘en attente’. Au printemps, on disait que ‘jusqu’à nouvel ordre personne ne serait pris’. Juste après, ces mêmes entreprises rappelèrent une partie de leurs expats prématurément aux Pays-Bas.

Le récit de Kolthof illustre bien la situation actuelle: la crise du crédit touche maintenant aussi les expats néerlandais. ‘Nous sommes actuellement débordés avec les expats qui cherchent un emploi. Je suis appelée sur mon portable par des gens que j’ai déjà rencontrés il y a un an ou plus. “Marieke, tu te rappelles de moi?” Ils ont été licenciés ou pensent qu’il va y avoir du changement et cherchent une issue.’

‘La question que se posent les entreprises maintenant, c’est: Est-il nécessaire d’avoir un expat qui coûte cher en tel ou tel endroit?’, dit Nannette Ripmeester, directeur d’Expertise in Labour Mobility. Son entreprise axée sur la mobilité du travail, conseille des multinationales sur la communication avec leurs expats. ‘En ce moment, tous nos clients étudient minutieusement leur fichier d’expat. Qui est où? Ne pouvons-nous pas faire faire ce travail par du personnel local? On s’empare de la crise pour mettre de l’ordre dans les affaires.’

Personne ne sait combien d’expats il y a. Ripmeester estime qu’il y a 20 000 à 30 000 employés néerlandais qui sont envoyés à l’étranger par leur employeur. ‘Les gens pensent qu’il y en a beaucoup, mais avec 1130 expats dans le monde, Philips est l’un des plus grands employeurs d’expats des Pays-Bas. Heineken par exemple en a 400.’ Mais vu le nombre d’expats qui doivent faire leurs valises à la fin d’un tel contrat, il est difficile de savoir. Les entreprises dont on sait qu’elles ont dû muter un grand nombre de personnes, comme l’entreprise de dragage Van Oord, ne donnent aucun commentaire. Les clients d’Expertise in Labour Mobility ont jusqu’à maintenant retiré 10% de leur personnel ou ne les ont pas envoyés, contrairement aux projets, estime Ripmeester.

Isamar van Hilten, directeur de Partners in Relocation (PIR), voit un quart de ses clients décider d’un retour accéléré de leurs expats. PIR, avec ses succursales en Europe de l’Est, se charge de régler tout détachement à l’étranger, allant de la mise en place d’une politique d’expat pour les entreprises jusqu’à trouver par exemple un orthodontiste. Nous voyons deux tendances. Par crainte des réorganisations au siège social, les expats font tout pour rester à leur poste. Mais dès que les entreprises prévoient un dégraissage, ce sont alors des services entiers qui passent dans des mains locales.’

Les raisons de compresser les fichiers d’expats sont diverses. Tout d’abord la crise du crédit implique de nouveaux choix stratégiques, surtout dans les branches d’activités fortement touchées comme le secteur financier, l’industrie et le bâtiment. Kolthof: ‘Prenez Dubaï par exemple, c’est un gros marché du bâtiment. Et aujourd’hui, on ne finit que les constructions dont les projets ont été vendus au moins pour 70%.

‘Par crainte des réorganisations au siège social, les expats font tout pour rester à leur poste’ 

Conséquence: Les entreprises du bâtiment partent. Si c’est possible, elles déplacent leurs activités vers l’Afrique du Sud par exemple, où il y a beaucoup de demande en raison du championnat mondial de football en 2010. Sinon, il n’y a plus de travail.’  Ripmeester cite l’ING comme exemple, où le nombre d’expats a augmenté de façon explosive ces dernières années. ‘L’ING a annoncé se limiter à son activité principale, ce qui aura des conséquences pour les marchés où cela veut encore être actif.’ Dans la plupart des cas, la compression du fichier d’expats est une pure mesure d’économie, dit Ripmeester. ‘Les expats coûtent cher. 

Hendrik Jan de Kluiver (46 ans)
A travaillé pendant 18 ans pour des entreprises de dragage aux Emirats arabes unis. Retourne aux Pays-Bas à la fin de l’année scolaire.

Après avoir fait l’école technique supérieure, j’ai pu diriger un projet au Ghana pour la Nederlandse Kabel Fabriek, une entreprise néerlandaise de câbles. C’était fantastique. Je n’avais que 25 ans, mais j’avais toute la liberté et en fin de compte, c’est moi qui étais responsable. Après, je me suis senti oppressé par le travail aux Pays-Bas. Alors, quand j’ai vu la possibilité d’aller travailler à Dubaï pour Gulf Cobla, ma femme et moi avons fait aussitôt nos valises.’

‘Il y a plus d’un an, on m’a proposé le poste de directeur général de la National Marine Dredging Company, une entreprise de dragage à Abu Dhabi. C’était aguichant et cela semblait peu risqué. A l’époque, tout le monde avait besoin de personnel. En supposant que cela ne me convienne pas, je pourrais toujours aller ailleurs. Et effectivement, cela n’a pas marché. Je suis entré en conflit avec le conseil d’administration et j’ai donné ma démission en janvier. Bien sûr, je savais que la crise du crédit avait frappé fort, mais je ne m’étais pas attendu à ce que cela soit si difficile de retrouver du travail.’

Nous avons peu à peu compris que nous devions repartir. Victime de la crise, oui, même si c’est indirect. A Dubaï, on ne peut pas vivre sans argent. Nous avons trois enfants. L’école internationale coûte de 10 000 ¤ à 15 000 ¤ par enfant par an. Le loyer de notre maison était de 60 000 ¤ par an. On ne tient pas longtemps quand on vit de ses économies.’ ‘Je suis ouvert à toute proposition de travail en Extrême-Orient ou au Moyen-Orient ou en Afrique, mais en principe, nous retournons aux Pays-Bas. Nous y resterons jusqu’à ce que les enfants puissent voler de leurs propres ailes, c’est notre devoir. Ils ont 11, 12 et 14 ans. Ils ne connaissent que la vie protégée et luxueuse de Dubaï. Eux aussi, ils vont avoir des difficultés à s’adapter, mais il est bon pour eux d’apprendre qu’il n’est pas normal d’être emmenés partout en voiture.

Je suis maintenant aux Pays-Bas pour chercher du travail. Il faut se regarder les yeux dans les yeux pour savoir si le courant passe. Je passe Funda au peigne fin pour trouver un logement. Il y a beaucoup de biens immobiliers en vente mais, pas de travail signifie: pas d’hypothèque. Cela crée une certaine tension. J’aime bien rouler ici, je me sens encore chez moi, dans mon pays. Et pourtant, j’ai peur du durcissement. Les gens sont devenus plus pressés et plus agressifs. J’ai traversé la route en vélo, d’une façon plutôt maladroite, et j’ai aussitôt reçu une canette de cola (vide) sur la tête.

‘A mon travail, je devrais sûrement descendre d’un échelon. J’étais responsable d’un millier de personnes et d’un chiffre d’affaires de 175 millions de ¤. Aux Pays-Bas, je ne serai sûrement pas en haut de l’échelle. Les entreprises néerlandaises ont souvent peur, à tort, que les expats comme moi soient des aventuriers, rebelles à toute hiérarchie ou structure. J’espère qu’ils voient combien d’expérience j’ai, car j’aimerai vraiment recommencer à travailler.  

Mascha ten Bruggencate (36 ans)
A travaillé 3,5 ans pour Fortis Bank à Shanghai, en Chine. Est de retour aux Pays-Bas depuis le 23 mars.

Lorsque Fortis dans la première semaine d’octobre de l’année dernière, s’est scindée en deux pour constituer Fortis Bank Nederland et Fortis Bank Belgique, ce fut pour moi une drôle de situation. Formellement je travaillais pour Fortis Nederland et mes collègues sur place pour Fortis Belgique. Pour mes collègues néerlandais en Asie et pour moi, on avait d’un seul coup l’impression qu’on travaillait pour des banques concurrentes. Dans les mois suivants, j’ai eu des entretiens avec le management en Belgique et en Chine et avec le bureau du personnel aux Pays-Bas. En janvier, j’avais compris que je devais retourner au printemps.’

J’avais les larmes aux yeux dans l’avion du retour. J’ai eu beaucoup de mal à partir et à laisser mes amis et ma vie derrière moi. Mais je trouve qu’il faut faire de son mieux dans des situations auxquelles on ne peut rien changer. Et c’est ce que je fais. Un trou noir, ce genre de dramatique, ça, je ne me le permets pas. Je considère la période que j’ai passée en Chine et tout ce que j’ai pu y vivre, comme un cadeau.’ Mon bureau à Shanghai était au 43ème étage d’un des plus hauts bâtiments de la ville. J’étais à la tête d’une banque commerciale, j’avais beaucoup de responsabilité, presque comme si je dirigeais ma propre entreprise. C’était toujours passionnant, on ne s’ennuyait jamais. J’ai mené de nombreux entretiens avec des entrepreneurs, visité des usines dans d’autres villes, j’allais à des réceptions avec des missions commerciales. Il n’y avait pas de distinction entre vie professionnelle et vie privée.

L’intensité, c’est ce que j’aimais. C’est une question d’habitude de ne plus avoir cette position spéciale. Mais il y a par contre quelques avantages à n’être plus qu’un élément d’une machine bien huilée. J’ai eu dernièrement des problèmes avec mon ordinateur, un petit coup de téléphone et on m’a dépannée. Je travaille maintenant comme collaboratrice de projets au service de la gestion des risques pour Fortis Bank Nederland (Pays-Bas). Je suis tout à fait consciente de faire quelque chose de différent, si bien que je ne pense pas tout le temps: mais à Shanghai on faisait ça comme ça. J’apprécie franchement d’être de retour. C’est agréable d’avoir ma famille et mes amis à proximité et d’être là quand des amis fêtent leur anniversaire, se marient ou ont un bébé. A ce propos, j’ai raté pas mal de choses ces dernières années. J’ai un sentiment double, je suis de retour dans mon pays mais suis touriste dans ma propre ville. Faire ses courses à Albert Heijn ou déjeuner avec un sandwich de fromage et un verre de lait, tels sont les points forts de la vie aux Pays-Bas. Quand je traverse Amsterdam en vélo, je me sens bien. Parfois je prends une photo des canaux, c’est tellement beau.’ Je regarde les Pays-Bas avec d’autres yeux. Ce qui me frappe ici, c’est de voir combien les gens sont attachés à leur agenda. Les expats à Shanghai étaient toujours partants pour tout. Prendre rendez-vous? Plutôt aujourd’hui que demain.’

Non seulement l’entreprise vous donne un gros salaire, mais en plus, elle paye souvent le logement, le personnel, une voiture, l’école des enfants, les billets d’avion, les primes de risque, des bonus, etc.’ Une main-d’œuvre locale revient bien moins cher. Ripmeester compare un expat de Shell avec un ingénieur nigérian formé en Grande-Bretagne. ‘L’homme de Shell est cinquante fois plus cher.

Cela peut-être aussi extrême que ça.’ Là où il n’est pas question de faire retourner des gens, on regarde de plus près aux conditions. Est-ce qu’une voiture avec chauffeur est vraiment indispensable? Est-ce qu’on ne peut pas remplacer cet open billet qui coûte cher, par un aller retour pour Noël? Le personnel est maintenant plus souvent envoyé pour des périodes plus courtes et on envoie de jeunes employés qui n’ont pas encore fondé de famille.

‘A L’ETRANGER, LES EXPATS ONT UNE POSITION SPECIALE. ICI, ILS SONT UN PARMI TANT D’AUTRES’

Ripmeester: Les entreprises regardaient déjà de près les coûts. Maintenant, la politique d’austérité s’accélère.’ Pour envoyer du personnel dans certains pays, c’est tout simplement devenu plus difficile. Les USA, le Canada, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et même la Grande-Bretagne ont renforcé les mesures d’immigration. Kolthof: D’abord ses propres employés.’ Pour l’expat, il faut s’habituer à la nouvelle réalité. La menace de rapatriement rend la situation instable, explique Van Hilten de PIR. Nous sommes spécialisés dans les affaires d’immigration. Normalement, ce ne sont que les entreprises qui sont intéressées, mais ces derniers mois, nous sommes très souvent appelés par des expats individuels. Ils veulent savoir quels sont leurs droits et obligations. Est-ce que je peux rester dans ce pays si on me licencie, est-ce que je conserve mes droits d’assurance chômage? Avant, c’était surtout de la paperasse, maintenant c’est devenu personnel. On demande aussi souvent des informations sur une extension du droit de séjour. Les gens se réalisent qu’ils doivent retourner lorsque la raison de leur séjour n’est plus là. Ce que nous voyons maintenant plus souvent, c’est que les conjoints prennent la nationalité du pays d’accueil, et ainsi la famille peut alors rester, même après le licenciement. Qu’est-ce qui se passe ensuite? Personne ne le sait. Cet été, il va sûrement y avoir encore une petite vague d’expats néerlandais qui vont revenir, notamment les familles avec leurs enfants. Si c’est possible, les multinationales laissent les enfants terminer leur année scolaire. Kolthof: ‘Nous voyons maintenant des papas qui cherchent du travail aux Pays-Bas, alors que les enfants finissent leur école ailleurs.’

Van Hilten: Les entreprises cherchent un moment pratique comme par exemple la fin de l’année scolaire, le terme d’un bail de location, un emploi au siège social. Il n’est pas concevable de renvoyer les gens du jour au lendemain.’ Ripmeester ne pense pas que les entreprises soient déjà prêtes à nettoyer leur fichier d’expats. Je les vois hésiter. Ils sont bien conscients de l’impact de leur décision. Les expats sont souvent les gens les plus talentueux d’une entreprise, auxquels on ne veut pas faire mal. Et en plus, on a beaucoup investi dans ces personnes-là. Il faut certes avoir un plan pour eux. Surtout pendant la crise, la question est de savoir : Qu’y a-t-il à faire ici pour eux ? On n’y pense justement pas assez souvent, dit Peter de Bruin de New Options, qui suit les expats qui retournent. Se réadapter aux Pays-Bas est plutôt difficile, raconte-t-il. Le fait d’avoir vécu ailleurs a changé l’expat et sa famille et après une longue absence, la société néerlandaise n’est plus la même et les amitiés se sont effritées. Mais le plus gros handicap, c’est toujours le retour chez l’employeur. ‘Les expats sont habitués à travailler de manière autonome et à assumer une grande responsabilité. Aux Pays-Bas, ils doivent s’intégrer dans une organisation bien en place, où parfois il faut aller chercher une signature pour telle ou telle phase de travail. Une telle culture ne convient plus.’ La perte de statut est également difficile à vivre. A l’étranger, ils ont une position spéciale; ici, il sont un parmi tant d’autres.’ Les entreprises ne sont d’ailleurs pas disposées à gratifier directement les expats pour leur expérience acquise. De Bruin: ‘Les expats partent souvent en tant que spécialiste, par exemple comme expert en finances, et reviennent en tant que généraliste. Les entreprises les trouvent alors difficiles à placer dans leur organisation. On attend de l’expat qu’il montre de quoi il est capable sur le plancher du travail néerlandais, parfois dans une fonction inférieure à celle qu’il avait avant son départ. Pour l’expat, c’est vraiment une claque, puisqu’il a déjà fait ses preuves pendant des années.’ On peut éviter beaucoup de déception en offrant un meilleur accompagnement aux expats qui reviennent dans leur pays, dit Betina Szkudlarek. Sa thèse de doctorat à l’Université d’Erasme portait sur l’étude du comportement des entreprises vis-à-vis des rapatriés. En cas d’affectation à l’étranger, 80% des entreprises offrent une formation à leur personnel pour les préparer à une nouvelle vie, mais à leur retour, il n’y a rien. Le raisonnement: on revient à la maison, alors, où est le problème? Alors que le fossé peut être plus grand, justement parce que personne ne prévoit les problèmes d’adaptation.’ Un expat sur trois quitte son employeur dans les deux ans, ajoute Szkudlarek. Alors que cela pourrait souvent être évité.

‘Réflexion: Comment tant l’entreprise que l’employé peuvent-ils profiter de l’expérience d’expat?’ De Bruin: Je voudrais dire à toutes les multinationales: les expats sont des personnes dynamiques avec un large esprit d’entreprise, que vous pouvez envoyer pour une mission. Utilisez cette qualité.’
 

Source: Financieel Dagblad Le Pays-Bas
Date: Le 8 juin 2009

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